Tyler the creator and the flow

Le single « best » «Yonkers», puis l’album Goblin placent instantanément Tyler, The Creator sur la carte du hip-hop mondial au début de l’année 2011. Des basses infectieuses, un beat lancinant, mais surtout un flow unique, qui paraît malléable à l’envie. Leader du collectif Odd Future – il en produit les morceaux et pose son flow sur quasiment chaque sortie – Tyler, The Creator s’est vite affranchi des carcans associés au game. L’un des esprits les plus créatifs de notre époque, en live ou en studio, est également acteur, réalisateur, designer,styliste et homme d’affaires avisé. Il signe fin mars 2018 le single « OKRA »,flow toujours impeccable sur beat minimaliste.À l’inverse de bon nombre de disques rap contemporains, intimidants par leur imposante stature ou tout simplement oubliables dans l’instant, l’attrait du cinquième album de Tyler The Creator, avec ses arrangements luxuriant et ses featurings prestigieux mais savamment répartis (d’A$AP Rocky à Estelle en passant par Frank Ocean ou Roy Ayers, tous savent se tenir à leur place), est immédiat et directement prégnant. Une marée de soul et de sensualité au-dessus de laquelle surnage Boredom, délicieuse ballade soul. Comme si Tyler The Creator n’était jamais meilleur que lorsqu’il surgissait de nulle part.

Le rappeur de Los Angeles, on le sait désormais, n’a jamais et ne fera sans doute jamais rien comme les autres. Débarqué en 2009 à la tête du crew Odd Future, mini-empire de garnements impétueux qui a vu éclore des talents prodigieux comme Frank Ocean, Earl Sweatshirt ou Syd Tha Kid, Tyler The Creator a largement contribué à insuffler une nouvelle grammaire et de nouvelles couleurs dans le rap contemporain. Odd Future était alors ce qui se faisait de plus rafraichissant, novateur et désinhibé en la matière : un rap de sale gosse, qui se jouait des codes du genre (misogynie exacerbée, ego trips absurdes et violence débridée) dans un délire aussi hallucinogène que potache, réflexif que jouissif – mais surtout, on l’oublie souvent, un délire habité d’une richesse et d’une soif créatives étourdissantes.Pourquoi Tyler The Creator est-il donc plus fascinant que les autres ? Parce qu’il est bien évidemment plus poreux, insaisissable et fuyant que ses petit camarades. Parce que son art de la dérobade se fait toujours au profit d’un travail d’orfèvre au niveau des formes. Lorsqu’on croit avoir mis le doigt sur un de ses tours de passe-passe, un autre émerge et remet en question le premier. Des paroles comme « I’ve been kissing white boys since 2004 » sur le morceau I Ain’t Got Time du nouvel album, peuvent ainsi autant être interprétées comme un coming out du rappeur que comme une sorte de masochisme à mots couverts, lui qui s’en prenait plein la gueule au lycée pour porter des T-Shirts Slipknot et écouter de la musique de petit cul blanc.

Ici une reprise juste « incredible » de la chanteuse Lykke Li « I follow the rivers »

Sur son nouvel album Scum Fuck Flower Boy, le rappeur de Los Angeles semble enfin en pleine possession de ses moyens. Plus occupé ces dernières années à gérer l’aspect entrepreneurial de sa carrière (sa marque Golf, son show Loiter Squad chez Adult Swim, ses polémiques médiatiques diverses) qu’à sortir de bons disques (le dernier en date, Cherry Bomb, avait achevé de nous épuiser), Tyler The Creator nous avait pour ainsi dire abandonné sur le bas-côté, las de ses pitreries et nous laissant comme orphelins de ses fulgurances passées. L’écoute de Scum Fuck Flower Boy, qui vient de sortir chez Columbia, est d’autant plus plaisante qu’on n’en attendait absolument rien.