Un pianiste au modernisme absolue

Le pianiste français Martial Solal est un des rares musiciens de jazz à vouloir présenter tous les styles (très) variés d’une musique alliant modernisme, rupture, genre et créativité… comme en témoigne cet enregistrement réalisé au – Bayerischer Hof Night Club lors du Münchner Klaviersommer – en 1999. On appréciera cette relative aisance et originalité à travers des standards et autres compositions devenues aujourd’hui de grands classiques. 0:00 Juan Tizol – Caravan / 5:08 Duke Ellington – Medeley « Prelude To A Kiss » and « Satin Doll » / 15:11 Trenet – Que reste-t-il / 20:58 Thelonius Monk – Round About Midnight / 27:30 Dizzy Gillespie – A Night In Tunisia / 33:36 Vincent Youmans – Tea For Two / 39:03 Duke Ellington – Solitude / 46:16 Dizzy Gillespie – Boblicity / 50:32 Martial Solal – Ah non! / 53:44 George and Ira Gershwin – Foggy Day / 57:50 John Green/Edward Heyman – Body And Soul

La musique dites de « jazz » se retrouve dans l’interprétation riche et « ordonnée » de Martial Solal. Celui-ci né à Alger en 1927, offre au jazz tout ce que cette musique revendique : une spontanéité dominante, une innovation dans l’instant, la drôlerie exacte et un renouvellement permanent. Martial Solal peut revendiquer une carrière exceptionnelle, faite de créations, il a composé (entre autre) la musique d’ « A bout de souffle » de Godard et celle de « Deux hommes dans Manhattan » de Melville… De reconnaissance internationale, New York l’a cérémonieusement adopté deux fois à cinquante ans de distance. Les musiciens classiques savent qu’il joue à leur hauteur, de même « les Américains » l’aiment et tous les musiciens le respectent… mais la question n’est plus là. La question est qu’à chaque note, Solal n’en a jamais fini avec la musique. Il ne croit pour mieux l’oublier .. qu’à la technique ; pour lui tordre le cou, qu’à la maîtrise ; pour le servir, qu’au jazz génialement déconstruit. Tout concert est une fête, un jeu de l’esprit, une sidérante dégustation musicienne.

Concert Salle Gaveau le 23 janvier 2019 (dépêche AFP)

Martial Solal a été rattrapé par le démon de la musique et va remonter encore une fois, à 91 ans, sur la scène de la salle Gaveau à Paris, le 23 janvier. Le programme dans cette salle fétiche ? Des improvisations, évidemment, savantes digressions avec leur lot de surprises et rebondissements à partir de standards ou chansonnettes. Car outre sa technique, sa vélocité, ses talents de compositeur et d’arrangeur, ce qui a fait de ce pianiste un musicien exceptionnel, ce sont ses dons pour l’improvisation. « Improviser, c’est facile, n’importe qui peut se mettre au piano et taper dessus. Moi, je vous rends improvisateur en cinq minutes, expose-t-il, mais vous serez un très mauvais improvisateur »… Etre improvisateur en effet, ça ne… s’improvise pas.

Martial Solal livre sa recette: « Pour faire un bon improvisateur, il faut d’abord savoir jouer de son instrument, s’être nourri de toutes sortes d’éléments du genre de la musique que vous voulez défendre, de la pratique évidemment, et puis voilà. Après, laissez-vous aller. » Selon lui, point d’improvisation aussi sans tradition. « La tradition, ça représente les fondations de la maison. Vous pouvez avoir un très joli toit, si vous n’avez pas de fondations, le toit ne tiendra pas », souligne-t-il. « Une audace, ça n’est qu’une transgression de quelque chose qui existe déjà « . Pas étonnant que Solal, qui a fait ses armes au Club Saint-Germain dans les années 50 avant de cultiver sa différence dans divers projets, cite parmi ses musiciens préférés le pianiste Erroll Garner, pour son mélange de tradition et d’audace, et le saxophoniste alto Charlie Parker. « Charlie Parker est pour moi incontestablement celui qui a déclenché un tournant historique. Il a modifié un certain nombre de choses par rapport à ses prédécesseurs qui ont fait que tout paraissait neuf. Il a renouvelé le répertoire « . Solal s’est engouffré dans les brèches ouvertes par « Bird » et a rapidement imposé un ton singulier dans le jazz de l’époque. Afin d’être prêt pour son récital à Gaveau, ce pianiste original, débarqué à Paris en 1950 en provenance d’Alger, qui deviendra un pianiste d’une importance telle qu’il sera courtisé par les plus grands producteurs américains, travaille tous les jours depuis novembre.

« Le piano, ça se travaille physiquement, avec des exercices, il y a une part de sport », rappelle cet amateur d’athlétisme et de cyclisme. « Je commence le matin et j’arrête le soir, avec au moins 2/3 heures de travail effectif par jour. Avant c’était six heures ». Pour cet amateur de paris, le jeu en vaut encore la chandelle. « Je suis content quand j’ai un concert, parce que je me dis: tiens, je vais enfin entendre la musique que j’aime ».